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victoires, et comme devant s'accomplir à la tête d'une armée nombreuse.

Sous le coup de la première impression de ces nouvelles, tout le pays sembla prêt à tomber dans un bouleversement profond. Aussitôt Ben-Salem, se montra chez ses anciennes tribus et vit accourir à son aide le chérif Muley-Mohammed, tandis que la masse de nos forces était appelée vers l'ouest par des dangers plus imminents. Le général d'Arbouville seul put amener en Kabylie sa colonne mobile de Sétif, mais sa présence ne suffit point : il essuya de rudes attaques, et la situation parut telle à notre khalifa Ben Mahy-ed Din qu'il commença des préparatifs de fuite sur Alger. Avant de les accomplir, il eut l'heureuse idée d'écrire au général Bedeau qui opérait alors au sud du Tittery, avec les troupes de la subdivision de Medeah. Sur l'avis d'une grande commotion prête à détruire tout notre édifice en Kabylie, le général Bedeau s'y porte avec deux bataillons, à grandes marches forcées, donne la main au général d'Arbouville, pénètre chez les Beni-Djâd, et par un premier, puis un second engagement plus décisif, arrête court les progrès de l'insurrection. Ben-Salem et Muley-Mohammed cessent de s'entendre : le premier pille les bagages du second, ils se séparent ; bientôt les bruits qu'ils exploitaient prennent un caractère plus véridique ; l'effervescence est encore une fois calmée.

Instruit par l'expérience, notre gouvernement avait organisé dans le pays une contre-police de nouvelles dont la véracité, souvent mise à l'épreuve, commençait à guider sûrement les Kabyles dans le discernement de leurs intérêts politiques. En cette occasion, ils comprirent l'attitude d'infériorité dont l'émir n'avait pu se relever depuis un premier succès de surprise au marabout de Sidi-Brahim ; ils s'aperçurent que son but constant avait été de pénétrer dans la région du Tell, mais qu'ayant échoué dans toutes ses tentatives ; et à toutes les issues, depuis la frontière du Maroc jusqu'à l'extrémité de l'Ouarencenis, c'était à la recherche d'un 

    

 

   
passage introuvable qu'il prolongeait ainsi vers l'est sa course aventureuse, et qu'au lieu d'un vainqueur, on devait voir en lui un fugitif traqué par nos colonnes, et ne les dépistant que par la ruse ou des courses à perte d'haleine.

Toutefois cet homme, aux yeux des fanatiques ou seulement des fidèles zélés, cet homme, disons-le, n'avait rien perdu de son prestige. Présent au cœur de l'Algérie, après avoir été refoulé à diverses reprises hors de ses frontières, abattu tant de fois, encore debout, grandi par ses malheurs et sa constance, il était devenu comme une prédication vivant de la guerre sainte.

Entre tous ses désastres, un surtout avait dû le frapper au cœur : la prise de sa smala. Comment l'avait-il supporté ? Quand on était venu lui dire que sa propre famille et celle de ses khalifas étaient tombées aux mains de l'ennemi ; il s'était écrié : " Louange à Dieu ! Ces gens-là me donnaient beaucoup d'inquiétude, entravaient tous mes mouvements et me détournaient de la voie droite. Je n'en serai que plus libre à l'avenir pour harceler les infidèles. "

Bientôt après, lorsqu'il eut ramassé les débris de cette population errante et qu'il parvint à nous Ies dérober par des marches forcées à travers un pays brûlant, sablonneux, sans eau, ses chefs les plus dévoués lui dirent : " Que veux-tu donc faire de nous ? la poudre a dévoré nos braves ; nos femmes, nos enfants, nos vieillards, tu les sèmes dans le désert. Regarde derrière toi, la traînée des cadavres t'indiquera le chemin que tu as parcouru ces jours-ci. " Abd-el-Kader leur avait répondu : " De quoi vous plaignez-vous ! tous ces êtres que vous aimiez ne sont-ils pas en possession du paradis ? "

Avec une personnalité si forte, avec un caractère si soutenu, jamais ennemi ne cesse d'être à craindre, tant bas que l'ait jeté la fortune. Aussi, la possibilité d'une tentative de sa part en Kabylie

 
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