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Mes guerriers se sont tous enrichis, le moindre possède trois chameaux. Les femmes ont été vendues un oukia (six sols) la pièce ; elles appartenaient à des hommes déshonorés par le contact du chrétien ; le mouton ne coûtait qu'un demi boudjou (vingt-cinq sols). Pendant dix-huit jours, mes khodjas (1) ont été occupés à dénombrer mes prises, et ils n'ont pu en venir tout-à-fait à bout. Ces ressources nous permettent de vivre dans le désert, sans avoir de long temps besoin des marchés du Tell.

" Nous avons ensuite puni les Akermas, les Sdamas et Ouled-Chaïb, ainsi que beaucoup d'autres tribus dont l'énumération serait trop longue. Il vous suffira de savoir que nous avons tué beaucoup de traîtres et fait de nombreux prisonniers. Le général Bou-Haraoua (2) a été blessé et est mort de sa blessure.

" Les Flittas ont battu les Douers et les Smelas, dont tous les chefs ont perdu la vie, notamment Mustapha-ben-Ismaël (3) et El-Mazary, qui mangeaient du cochon. Par leur mort, Dieu a coupé les ailes des Français.

" Je ne cesse de faire de nouveaux coups, et c'est là ce qui m'empêche d'aller vous visiter de suite. Réveillez-vous donc de votre apathie, et attaquez sur tous les points dans l'est ; car de l'unité dépend le triomphe de notre sainte cause. Comment se fait il que nous n'entendions jamais parler de vous ? "

Ce tissu de mensonges, curieux à confronter avec l'histoire de la réalité, fut très-bien accueilli des Kabyles, qui étaient enfin revenus de leur erreur sur la mort de l'émir. Beaucoup de poudre fut consommée en fantasias ; mais comme le héros de ces fêtes 

 

(1) Khodja : écrivain. 
(2) Bou-Haraoua : pitre du bâton, ou qui porte une canne. C'est le général de Lamoricière.
(3) Pour celui-là le fait était vrai.

    

 

   
ne répondit point à l'attente publique, la situation redevint promptement la même. Ben-Salem qui s'était réservé lui-même pour tenter le dernier effort, expédia deux lettres à son maître.

L'une était de ses siafs (officiers) ; ils lui disaient : " Nous avons attendu jusqu'à ce jour sans murmurer ; il nous est impossible d'aller plus loin. Nous sommes nus, mourants de faim ; votre khalifa a dépensé pour nous tout ce qu'il possédait ; nous en sommes venus à manger ses bœufs de labour. Donnez-nous une réponse positive ; fixez-nous une époque pour votre arrivée, ou permettez-nous de rentrer dans nos fa milles, que nous n'avons pas vues depuis si longtemps. "

Ben-Salem écrivait de son côté :

" Si vous prolongez votre absence, vous nous trouverez morts ; plus vous tardez, plus l'insubordination fait de progrès. Le mal est déjà presque sans remède, car je suis annulé complètement par les tribus. Toutes s'entendent par dessous main, celles qui sont restées libres et celles qui ont reconnu les chrétiens ; en sorte qu'elles s'avertissent mutuelle ment de toutes les tentatives projetées de part et d'autre ; par ce moyen, jamais on ne peut les surprendre.

" Si vous ne suivez pas mon conseil, ne pensez plus à nous, et cessez d'écrire aux tribus ; car, une fois détrompées, elles tournent vos lettres en dérision. "

Ces messages restèrent sans réponse. Alors, dans le vide où il retombait, Ben-Salem ulcéré, caressa de nouveau des idées de vengeance. Elles se dirigeaient toujours contre l'heureux rival qui lui avait enlevé son pouvoir et le titre de khalifa. La promesse de 4,000 boudjous, d'un beau cheval et d'un bon emploi, semblèrent décider un nommé Hamed-bel-Kady, appartenant aux Beni-Djaâd 

 
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