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L'Algérie fondait de grandes espérances sur cette société, mais
MM. Frémy et Talabot étaient occupés en France par d'autres
affaires plus considérables; ils avaient constitué leur société
pour être agréables à l'Empereur et s'intéressaient fort peu à
l'Algérie. La Société générale algérienne n'était d'ailleurs
pas une société commerciale ordinaire et ne jouissait pas de toute
sa liberté d'allures ; c'était une entreprise financière placée
sous la tutelle de l'État. La Société avança 87 millions à
l'État pour les travaux publics; les autres clauses demeurèrent
inexécutées, l'État n'ayant pas voulu ou pas su les imposer. Il
livra à la Compagnie 100 000 hectares de terres, dont 90 000 dans
la province de Constantine, la seule où il possédât encore de
vastes étendues. Aucune obligation de peuplement n'étant prévue,
la Société pouvait, soit exploiter elle-même son domaine, soit
l'abandonner à des fermiers, soit y installer des colons, soit
même le vendre. De 1866 à 1878, de sa fondation à sa liquidation,
la Société établit 150 familles de colons, installa 20 fermes,
créa 5 villages, dépensa 1 546 000 francs. Mais il n'y eut jamais
qu'une très faible partie des terres qui fut livrée à la culture
européenne. En 1878, la Société, qui avait semblé appelée aux
plus belles destinées, fut acculée à la liquidation et passa la
main à une autre Société, la Compagnie algérienne, qui conserve
encore aujourd'hui 71 000 hectares de sa concession.
En somme, ces grands domaines furent d'énormes entreprises de
métayage ou de fermage indigène, de vastes enclaves qui, au milieu
des régions colonisées, furent soustraites au peuplement national.
Les grandes sociétés sont sans effet utile pour le peuplement et
la mise en valeur; préoccupées avant tout du dividende à
distribuer à leurs actionnaires, elles ne peuvent faire les frais
de l'établissement de colons européens ni de grandes entreprises
de travaux publics, surtout si on ne le leur impose pas très
expressément; ce rôle ne peut être rempli que par l'État. Il
faut convenir d'ailleurs que les tentatives de grande colonisation
du Second Empire furent en général aussi peu judicieuses et aussi
mal comprises que les essais de petite colonisation de la Seconde
République; ni l'une ni l'autre de ces expériences ne sont donc
décisives ni n'emportent la condamnation absolue d'un système.
Mais le temps perdu ne se retrouve pas; quelques années plus tard,
les prix des terres montaient dans la colonie, la natalité
diminuait en France, pendant que la population indigène augmentait
en Algérie. L'occasion était passée.
D'après la doctrine du libéralisme économique, le jeu des
capitaux privés et des travaux publics devait assurer rapidement et
sûrement le développement économique de l'Algérie. Cette
espérance fut déçue. En 1870, le maréchal de Mac Mahon
constatait devant le Conseil supérieur de gouvernement que, sauf
dans le voisinage immédiat des centres, les terres vendues au
profit de la colonisation étaient achetées par des indigènes ou
revendues à des indigènes.
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